Compagnie maudite

 

Bonne nouvelle donc, je suis un spécialiste ! Spécialiste de ma dépression. Parce que cette « garce », ne sait pas vivre sans moi, quand bien-même je lui dit et lui répète que je ne veux pas d’elle ! Elle est devenue cette « compagnie » gênante, qu’on essaie de cacher à tout le monde, mais qui ne vit pas que dans ma tête ! J’ai l’impression qu’elle m’habite aussi, qu’elle est aussi sur mon visage, dans ma voix, dans mes yeux…

Je vis en vase-clos depuis quelques mois. Je n’ai plus l’habitude du genre humain, que j’ai fui de toutes mes forces, afin de ne pas lui montrer ma faiblesse. Parce que l’humain, et c’est bien connu, sait exploiter la moindre faiblesse afin de détruire son semblable. Et je ne veux pas lui donner une nouvelle opportunité de m’atteindre un nouvelle fois.

Une fois par semaine, je vais voir mon psy. C’est dur au début, car même si j’apprécie ces consultations, je dois quand-même sortir de chez moi. En voiture, je n’ose même pas croiser le regard des autres automobilistes que je croise. Certains peuvent même se permettre des incivilités, je ne riposte ou ne réagis plus. Mais que suis-je devenu ? Qu’est-ce que je deviens ? Parce qu’au fond de moi, je sens que quelque chose se passe, et j’angoisse !

Le burnout, c’est comme si quelqu’un , sans prévenir, avait trouvé et appuyé sur mon bouton « reset ». Je ne savais même pas que j’en avais un !!! Mais quelqu’un l’a trouvé, et a appuyé dessus, pendant longtemps, avec insistance, à mon insu… Et me voilà là, errant comme une âme en peine, tantôt comme un lion en cage, tantôt comme un zombie…

est-il ce type battant et fonceur que j’étais ? Ou que je suis peut-être encore, quelque part ? Mais est-il ? Même s’il n’était pas parfait, au moins, il avançait, il réagissait, il planifiait, se projetait… Mais là…Je ne sais même pas comment je vais !

Je suis donc au large, avec une bouée trouée, les flots sont tour à tour calmes, puis rugissants… Parfois je crois voir la côte, puis elle disparaît… Et quand je m’approche très près de la côte, je vois les rochers sur lesquels se fracassent les vagues…Je ne pourrai même pas accoster sur la plage !

 Selon mon humeur, je suis dans l’océan, ou au fond du puit ; dont les murs sont toujours aussi humides et glissants, sur lesquels je n’ai aucune, mais aucune prise. Et le temps passe…Et rien ne s’arrange. 

Mon psy ne me dit pas quoi faire, ou comment je suis supposé me sentir. Il ne me juge pas non plus. Je n’ai pas l’impression d’être en thérapie. Au début de « notre relation », je commence à m’agacer parce que je ne comprends pas en quoi il pourrait m’être d’une aide quelconque. Il me demande comment je vais, alors que je ne sais même pas quoi lui répondre.. Alors je lui raconte un peu ce qui se passe dans ma tête. Il acquiesce, me reprend parfois quand mes mots sont trop noirs…Me recommande aussi de ne pas oublier mes qualités, et toutes ces choses que j’ai accompli…Merci, mais je ne sais même pas de quoi il me parle, tellement ma vue est bouchée…

 Mais je ne comprends toujours pas, au bout de quelques semaines, ce que je fais dans ce cabinet…Et puis un jour, une lumière !Il ne me soigne pas, non. Il m’aide à me soigner moi-même ! Parce qu’en parlant, je me rends compte que je commence petit à petit, à répondre moi-même à mes propres interrogations. Je commence moi-même à identifier les causes de tel ou tel problème. Je commence moi-même à identifier des pistes de guérison…Et chaque fois, une certaine excitation m’habite alors que je me rends à mon rendez-vous, me demandant ce que je vais encore apprendre. 

Puis une première révélation : Je ne dois pas maudire ou détester ma dépression. Elle est salvatrice ! Oui ! Même si, et ça fait peur, je me rends compte que tout ce que je suis, est en train de s’effacer. Un peu à la manière de données sur un disque dur, qui serait attaqué par un virus…Et c’est irréversible. Imaginez-vous au soleil, vous êtes bien…Et puis vous vous rendez-compte que votre ombre…S’efface ! Quoi de plus terrifiant ? 

Mais pourtant, et je ne sais pas encore l’expliquer complètement, je ressens un certain soulagement. Ce que j’étais ne correspond plus à ce que me demande la vie. Ce que j’étais, le fonctionnement qui était le mien jusqu’à présent, ne convient plus. J’ai peur que mes souvenirs aussi disparaissent, mais ça va. Ils sont et seront toujours là.

En gros, je ne serai plus jamais ce que j’étais, je ne sais pas ce que je vais devenir, mais ce bonhomme me plaît déjà ! Je ne le connais pas encore, mais je sens, je sais qu’il sera juste…Je ne sais pas. J’aimerais qu’il soit tout ce que j’ai toujours rêvé d’être, mais faut pas rêver, justement…J’ai rêvé d’aller dans l’espace, mais je sais très bien que ce n’est pas dans cette vie que je serai astronaute ! 

Me voilà donc embarqué dans une mutation. Un peu comme un ver dans sa chrysalide… Et le papillon devrait être pas mal . Mais quel long processus ! Parce que dès qu’on progresse, on se rend compte qu’il est si facile de dégringoler… Parce que le sol est toujours aussi glissant. Et outre le fait de me battre contre moi-même, je dois aussi me battre pour rester debout…

J’essaie de faire taire la voix de cet autre moi qui est en train de disparaître, et qui ne veut pas disparaître. J’essaie de faire taire la voix de cette dépression qui me fait voir la vie en noir, et qui me donne si souvent envie de rater un virage, de tout laisser tomber. Celle qui me dit et me répète constamment à quel point je ne suis rien…A quel point mon existence n’a aucune sorte d’importance. A quel point mes proches seraient si mieux sans moi, le boulet de service…Je ne suis rien, et je ne serai jamais rien, me dit cette voix. Pourquoi ne pas cesser de prendre la place de quelqu’un d’autre, bien plus méritant que moi ? Pourquoi ne pas cesser des boire son eau, manger sa nourriture, respirer son air ? Et puis moi, je suis qui ? Ben personne…Personne !

Voilà mes combats au quotidien, tandis que j’essaie de rester debout sur un terrain glissant. Rester debout, et en même temps, tenter d’avancer ! Et Dieu, que c’est dur ! Mais je me dis que c’est comme le vélo, le skate, ou le roller…Au début c’est toujours difficile, et puis un jour, on se retrouve en train d’effectuer des figures… 

Honnêtement, ce n’est pas n’importe quoi ?!? J’ai toujours été le plus intolérant aux faibles, aux drogués, aux dépressifs… Et regarde-moi maintenant. Je suis en plein dedans !

La dépression c’est une chose sournoise. Puissante, mais sournoise. Donc lâche, parce qu’elle attaque au moment où l’on s’y attend le moins, au moment où l’on est le plus affaibli… Et paf ! On ne sait plus qui on est , où on habite, où on va, avec qui…Tout change autour de soi. Le blanc n’est plus si blanc, finalement. Voire, n’a jamais été blanc ! Certaines choses qu’on savait, on se rends compte qu’elles n’ont jamais été vraies ! 

Je ne suis déjà plus le même. Mon Moi a grandi. Je suis presque guéri, je crois. A moins que cette garce ne me réserve encore un sale coup dont elle a le secret. Mais je ne pense plus comme avant. Je ne parle plus comme avant. Je ne ressens plus certaines choses comme avant. Je ne sais pas si je suis devenu plus fort, mais je vois plus les choses de la même manière. Ce qui me mettait en colère avant, n’a plus de prise sur moi. Ce qui me prenait la tête avant, ne me prend plus la tête aujourd’hui. J’ai plus de caractère aussi, je crois. J’ai encore un peu de mal à m’apprécier complètement, mais il y’a un certain mieux, je le reconnais. En tous cas, je me déteste beaucoup moins. Je commence même à croire un peu en moi ! Mais la lutte n’est pas finie pour autant. Et si, maintenant, je n’étais que dans l’œil du cyclone ? Ce qui voudrait dire que la suite s’annonce épique ! Encore une fois… Je ne pourrai pas mener les mêmes batailles qu’au début, parce qu’encore une fois, le temps. Le temps ! J’aimerais utiliser le temps qui m’est imparti sur cette terre, à faire autre chose ! J’aimerais vivre ! Mais comment vivre quand on est en partie mort ? 

Je suis donc en convalescence, et je n’ai plus honte d’avoir rejoint les clan des dépressifs. J’en éprouve même une certaine fierté, parce que je connais l’intensité des combats. Je sais que je n’ai jamais reculé devant l’adversaire, je n’ai jamais non plus baissé ma garde. Je n’ai jamais fui le combat non plus. Cette dépression est un adversaire à ma taille, finalement. Et comme après chaque épreuve, on en ressort toujours plus fort.

Je lui dis donc merci, chère garce d’être venue me voir. J’avais besoin de toi pour apprendre, pour grandir, pour être à la hauteur de moi-même.